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Promouvoir la santé mentale LGBTQ2 en éliminant la thérapie de conversion : le rôle de la santé publique

Promouvoir la santé mentale LGBTQ2 en éliminant la thérapie de conversion : le rôle de la santé publique

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Photo : Rachel Taylor, Centre for Gender and Sexual Health Equity

Dans cet article de blogue, Travis Salway, Ph. D., aborde la thérapie de conversion sous l’angle de la santé publique et suggère des mesures pour promouvoir la santé mentale et réduire la stigmatisation ainsi que la discrimination dans les communautés LGBTQ2.


 

La thérapie de conversion, un problème de santé publique

La chercheuse trans Florence Ashley définit la thérapie de conversion comme

tout traitement, pratique, ou effort soutenu pour réprimer, décourager ou changer l’identité, la modalité (p. ex., personne transgenre) ou l’expression de genre d’une personne, son orientation sexuelle ou encore ses comportements associés à un genre autre que celui assigné à la naissance, ou à altérer un trait intersexe sans justification valable [1(p7)].

Plus de 20 000 Canadiens ont été exposés à une thérapie de conversion, un traitement associé à la haine de soi, à une mauvaise estime personnelle, à de l’anxiété, à de la dépression, à une consommation problématique de substances et au suicide [2,3]. L’étendue et la gravité des pratiques actuelles sont souvent invisibles, y compris au secteur de la santé publique, partiellement en raison de la honte qu’éprouvent de nombreux survivants et de leur réticence à s’exprimer sur le sujet.

Le 13 décembre 2019, le premier ministre Justin Trudeau a présenté une lettre de mandat au ministère de la Justice, lui demandant de « modifier le Code criminel de façon à interdire les thérapies de conversion et [de] travailler avec les provinces et les territoires pour mettre fin aux thérapies de conversion au Canada [4] ». Cette étape importante suit des années d’activisme et de témoignages de survivants ayant raconté toute la douleur psychologique subie [5,6,7,8].  Comme le souligne Florence Ashley, « la torture n’est pas une thérapie [1(p1)] ».

La pointe de l’iceberg

La thérapie de conversion est un ensemble de pratiques qui ne constituent que la pointe de l’iceberg (ou de la pyramide) : elles prennent racine dans les comportements courants qui influencent l’environnement social au quotidien et nuisent à la santé mentale et physique de la communauté LGBTQ2 [a] (voir figure 1).

Figure 1. La pyramide de la thérapie de conversion [5]

Les pratiques de conversion, qui ont toujours cours, incluent les efforts visant à changer l’orientation sexuelle ainsi que l’identité et l’expression de genre (désignés en anglais par l’acronyme SOGIECE). Ces derniers comprennent les thérapies de conversion officielles, mais désignent également des pratiques plus générales moins bien définies et moins publicisées. Par exemple, le counseling structuré est une forme de thérapie de conversion officielle, mais les conseils donnés par les professionnels de la santé, les professeurs ou d’autres personnes en position d’autorité en constituent une autre forme lorsqu’ils visent à décourager l’expression identitaire de la communauté LGBTQ2.

Ces pratiques sont approuvées et encouragées par les comportements hétérosexistes et cissexistes [b] généralisés dans les sociétés modernes, y compris au Canada. Malgré des décennies de progrès juridiques et sociaux, les membres de communauté LGBTQ2 continuent d’être victimes d’une stigmatisation généralisée au pays [6,7], et les efforts de conversion sont fortement influencés par les messages blessants que nombre d’entre eux reçoivent toujours au quotidien (p. ex. à la télévision, sur les médias sociaux, à l’école et à l’église). Les personnes et les groupes qui encouragent ou soutiennent implicitement ces comportements (p. ex., commentateurs véhéments bien connus qui nient les expériences et l’identité des personnes trans) facilitent la discrimination en lui associant une impression de légitimité ou même de pouvoir.

Pour éliminer complètement toutes les formes de thérapie de conversion, dont les efforts visant à changer l’orientation sexuelle ainsi que l’identité et l’expression de genre, et promouvoir la santé mentale des communautés LGBTQ2 au quotidien, il faut lutter contre la stigmatisation et la discrimination.

Les efforts de conversion sont également liés au passé colonialiste du Canada. La chercheuse bispirituelle Sarah Hunt décrit les répercussions à long terme des pensionnats dans les colonies européennes, qui ont contribué à renforcer les normes et les comportements cissexistes et hétérosexistes. Elle rappelle que « les écoles résidentielles attribuaient aux enfants autochtones le profil racial d’“Indiens” tout en appliquant des divisions strictes entre les filles et les garçons, par leur habillement et leurs coiffures européennes, ainsi qu’en les séparant physiquement dans des dortoirs distincts [8(p9)] ». Ainsi, les expériences souvent traumatisantes (violence culturelle, physique et psychologique) qu’ont vécues des dizaines de milliers d’Autochtones dans les pensionnats constituent une forme d’efforts de conversion.

Santé publique : que faire pour réduire la stigmatisation et la discrimination dans les communautés LGBTQ2?


1. Encourager les milieux sociaux favorables

En plus de bannir la thérapie de conversion officielle grâce à de multiples mesures législatives, le secteur de la santé publique a également un autre rôle : lutter contre les efforts de conversion et créer des milieux sociaux favorables à la santé mentale et au bien-être des communautés LGBTQ2 au Canada. Pour ce faire, il doit commencer par écouter les survivants de ces traitements (ceux en ayant une expérience concrète) et en dénoncer les effets néfastes.

Voici d’autres moyens d’aider les survivants :

  • De plus en plus, les survivants racontent leurs expériences et les rendent publiques [9,10,11,12]; écoutez-les, diffusez-les, et trouvez des moyens d’encourager les autres survivants à s’exprimer.
  • La coalition No Conversion Canada (en anglais) propose des mesures concrètes pour tous; suivez ses activités et encouragez-la.
  • Communiquez avec les députés de votre région, et faites-leur savoir que la mise en place de lois qui protègent la communauté LGBTQ2 – entre autres en interdisant la thérapie de conversion – est essentielle.

La législation d’autres comportements néfastes nous a montré que les interdictions ont leurs limites : la solution n’est donc pas si simple. La pyramide de la thérapie de conversion5 semble indiquer qu’il est nécessaire d’adopter des approches fondamentales plus vastes pour prévenir l’exposition à des messages néfastes pour la santé mentale des jeunes LGBTQ2.

2. Collaborer avec des partenaires qui soutiennent la communauté LGBTQ2

Le secteur de la santé publique doit absolument collaborer avec des partenaires pour veiller à ce que les jeunes canadiens bénéficient dès l’enfance – et tout au long de leur vie – de ressources et de messages compréhensifs appuyant la communauté LGBTQ2; cette mesure encouragerait la création de milieux sociaux favorables.

Au Canada, plusieurs initiatives visent à améliorer l’accès aux renseignements et au soutien pour les jeunes LGBTQ2 ainsi que leurs parents et fournisseurs de soins, dont les suivantes :

3. S’informer sur les traumatismes et la stigmatisation dans la communauté LGBTQ2

Les professionnels et leaders de la santé publique, quel que soit leur poste, sont appelés à croiser des membres de la communauté LGBTQ2 et à travailler avec eux. Prenez le temps de vous informer sur les effets des traumatismes, des microagressions et des formes de discrimination masquée ou subtile, demandez-vous tous les jours comment votre travail touche les communautés LGBTQ2. Communiquez avec des partenaires d’autres secteurs (du domaine de la santé ou non) pour les encourager à faire de même.

Les jeunes se sentent souvent angoissés au moment d’annoncer pour la première fois leur appartenance à la communauté LGBTQ2, parce qu’ils craignent les réactions de leurs proches [13]. S’ils ont la chance d’être soutenus par des personnes qui renforcent leur identité, ils seront nettement plus susceptibles d’échapper aux efforts de conversion. Les professionnels et les cliniques de santé publique peuvent leur offrir un environnement où s’affirmer en toute sécurité. Pour ce faire, ils doivent changer leur langage, leurs pratiques et leurs approches afin de soutenir les diverses identités et expressions de genre et orientations sexuelles.

4. Recueillir des données sur les résultats de santé de la communauté LGBTQ2

Finalement, la cueillette de données sur les mesures et indicateurs de santé pertinents pour les communautés LGBTQ2 et la rédaction de rapports sont des pratiques essentielles pour surveiller où, quand et comment sont réalisés les progrès en matière de réduction des iniquités de santé. Il s’agit d’une recommandation principale du Comité permanent de la santé de la Chambre des communes [6,14] (énoncée dans son étude sur la santé des communautés LGBTQ2 publiée en 2019), qui permettrait de mesurer concrètement l’engagement du secteur de la santé publique envers la communauté LGBTQ2.

En somme, nous avons tous un rôle à jouer pour éliminer la thérapie de conversion et les pratiques sociales qui la sous-tendent. En nous renseignant sur les menaces pour la santé et le bien-être des Canadiens LGBTQ2, nous pouvons améliorer nos pratiques et politiques de santé publique. De plus, en faisant la promotion des espaces inclusifs pour les personnes LGBTQ2 et en renforçant leur identité – dans les écoles, les cliniques et ailleurs –, nous pouvons arrêter les efforts de conversion à la source. Faites savoir à vos représentants municipaux, provinciaux et fédéraux que l’élimination de la thérapie de conversion et la création de milieux favorables aux personnes LGBTQ2 sont des enjeux urgents de santé publique.

 

Professeur adjoint en sciences de la santé à l’Université Simon Fraser, Travis Salway est également chercheur affilié au Centre de contrôle des maladies de la Colombie-Britannique et au Centre for Gender and Sexual Health Equity. Nous souhaitons remercier Claydon Goering, personne conseillère en diversité de genres et de sexes à l’Université St. Francis Xavier, et Riley Wolfe, présidente 2019-2020 de X-Pride, pour leur relecture de l’article et leurs commentaires pertinents.

Renseignements supplémentaires et coordonnées

 

Renvois

[a] Le sigle LGBTQ2 désigne les personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles, transgenres, queers et bispirituelles. Le terme « bispirituel », quant à lui, désigne les Autochtones de divers genres, sexualités, et identités et expressions de genre qui redécouvrent les traditions vénérées de leur nation ayant précédé l’arrivée des Européens dans l’île de la Tortue [15].

[b] Le cissexisme est la croyance ou la présomption que les identités, les expressions et les représentations de genre des personnes cisgenres sont plus naturelles et légitimes que celles des personnes trans [16]. L’hétérosexisme est la croyance ou la présomption que les orientations sexuelles, les comportements et les attractions des personnes hétérosexuelles sont plus naturels et légitimes que ceux des personnes LGBTQ2 et autres [17].

 

Références bibliographiques

[1] Ashley, F. « Model law – prohibiting conversion practices », SSRN, 2019, p. 1-41. Sur Internet : https://www.ssrn.com/abstract=3398402 (consulté le 16 mars 2020).

[2] Salway, T., K. Card, O. Ferlatte, D. Gesink, M. Gilbert, T. Hart, J. Jolimore, D. J. Kinitz, R. Knight, N. J. Lachowsky, A. Rich et J. A. Shoveller. Protéger les minorités sexuelles et de genre du Canada contre les efforts nuisibles visant à tenter de changer l’orientation sexuelle et l’identité de genre d’une personne, gouvernement du Canada, Ottawa (Ontario), 2019, 12 p. Sur Internet : https://www.noscommunes.ca/Content/Committee/421/HESA/Brief/BR10447600/br-external/SalwayTravis-2-10050006-f.pdf (consulté le 16 mars 2020).

[3] Salway, T., O. Ferlatte, D. Gesink et N. J. Lachowsky. « Prevalence of exposure to sexual orientation change efforts and associated sociodemographic characteristics and psychosocial health outcomes among Canadian sexual minority men », Canadian Journal of Psychiatry, 2020, p. 1-8. Sur Internet : https://doi.org/10.1177/0706743720902629 (consulté le 16 mars 2020).

[4] Trudeau, J. Lettre de mandat du ministre de la Justice et procureur général du Canada, 2019, Sur Internet : https://pm.gc.ca/fr/lettres-de-mandat/2019/12/13/lettre-de-mandat-du-ministre-de-la-justice-et-procureur-general-du (consulté le 16 mars 2020).

[5] Centre for Gender and Sexual Health Equity. Ending conversion therapy in Canada: survivors, community leaders, researchers, and allies address the current and future states of sexual orientation and gender identity and expression change efforts, Vancouver (Colombie-Britannique), 13 décembre 2019. Sur Internet : http://cgshe.ca/app/uploads/2020/02/SOGIECE-Dialogue-Report_FINAL_Feb1820.pdf (consulté le 16 mars 2020).

[6] Comité permanent de la santé, Chambre des communes du Canada. La santé des communautés LGBTQIA2 au Canada, Ottawa (Ontario), 2019, 59 p. Sur Internet : https://www.noscommunes.ca/DocumentViewer/fr/42-1/HESA/rapport-28 (consulté le 16 mars 2020).

[7] Ashley, F. Mémoire présenté au Comité permanent de la santé de la Chambre des communes dans le cadre de son étude sur la santé de la communauté LGBTQ2, gouvernement du Canada, Ottawa (Ontario), 2019, 4 p. Sur Internet : https://www.noscommunes.ca/Content/Committee/421/HESA/Brief/BR10472186/br-external/AshleyFlorence-10054897-f.pdf (consulté le 16 mars 2020).

[8] Hunt, S. Une introduction à la santé des personnes bispirituelles : questions historiques, contemporaines et émergentes, Centre de collaboration nationale de la santé autochtone, Prince George (Colombie-Britannique), 2016, 30 p. Sur Internet : https://www.ccnsa-nccah.ca/docs/emerging/RPT-HealthTwoSpirit-Hunt-FR.pdf (consulté le 16 mars 2020).

[9] Gajdics, P. « I experienced ‘conversion therapy’—and it’s time to ban it across Canada », MacLeans’s, Vancouver (Colombie-Britannique), 2018. Sur Internet : https://www.macleans.ca/opinion/i-experienced-conversion-therapy-and-its-time-to-ban-it-across-canada/ (consulté le 16 mars 2020).

[10] Poisson, J. “Conversion therapy” survivor shares his story, CBC Radio, 2019, 18 minutes. Sur Internet [support audio] : https://www.cbc.ca/radio/frontburner/conversion-therapy-survivor-shares-his-story-1.5207493 (consulté le 16 mars 2020).

[11] Centre de recherche communautaire. « Keynote panel: Ending, healing and learning – the current and future state of SOGICE », in Queering healthcare access and accessibility summit, Vancouver (Colombie-Britannique), 31 octobre 2019, 59 minutes. Sur Internet [support vidéo] : https://www.cbrc.net/keynote_panel_ending_healing_and_learning_the_current_and_future_state_of_sogice (consulté le 16 mars 2020).

[12] Muse, E. Déposition du témoin, transcription du Comité permanent de la justice pour la Loi de 2015 sur l’affirmation de l’orientation sexuelle et de l’identité sexuelle, Assemblée législative de l’Ontario, Toronto (Ontario), 2015. 20 p. Sur Internet : https://www.ola.org/fr/affaires-legislatives/comites/justice/legislature-41/transcriptions/transcription-comite-2015-juin-03#P301_67228 (consulté le 16 mars 2020).

[13] Russell, S. T., et J. N. Fish. « Mental health in lesbian, gay, bisexual, and transgender (LGBT) youth », Annual Review of Clinical Psychology, vol. 12, 2016, p. 465-487. Sur Internet : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4887282/pdf/nihms-789458.pdf (consulté le 16 mars 2020).

[14] Ross, L. E., T. Salway, A. Abramovich et H. Kia. Améliorer nos données probantes afin de caractériser et de surveiller la santé des membres de la communauté LGBTQ2 au Canada : Mémoire présenté au Comité permanent de la santé pour son étude sur la santé des membres de la communauté LGBTQ2 au Canada, gouvernement du Canada, Toronto (Ontario), 2019, 8 p. Sur Internet : https://www.noscommunes.ca/Content/Committee/421/HESA/Brief/BR10429277/br-external/RossLoriE-10041892-f.pdf (consulté le 16 mars 2020).

[15] Pruden, H. « Two-spirit conversations and work: subtle and at the same time radically different », in A. Devon, et A. Haefele-Thomas, Transgender: a reference handbook, Santa Barbara, ABC-CLIO Greenwood, 2019, p. 134-136.

[16] Serano, J. Julia’s trans, gender, sexuality, & activism glossary!, 2002-2020. Sur Internet : http://www.juliaserano.com/terminology.html (consulté le 16 mars 2020).

[17] Rainbow Resource Centre. Heterosexism, Winnipeg (Manitoba), 2012, 2 p. Sur Internet : https://rainbowresourcecentre.org/files/12-11-Heterosexism.pdf (consulté le 16 mars 2020).

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