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Blogue

Réflexions d’une femme noire sur le racisme, l'autochtonicité et l’altérité au Canada

Écrit parSume Ndumbe-EyohSume Ndumbe-Eyoh | - 31 janvier 2019
Sume Ndumbe-Eyoh

Sume Ndumbe-Eyoh, MHSc

Senior Knowledge Translation Specialist

Sume has professional experiences in equity-focused organizational and community development and change, social justice education, HIV/AIDS prevention, research, knowledge translation, evaluation and women's rights with local, provincial and global organizations. Sume has previously contributed to teams at the Program Training and Consultation Centre of the Smoke Free Ontario Strategy, the Regional Diversity Roundtable, Ontario HIV Treatment Network, Southern African AIDS Trust and the Centre for Social Justice. Sume holds a Masters of Health Sciences in Health Promotion and Global Health from the University of Toronto.

seyoh@stfx.ca

Le présent blogue fait partie d’une série produite dans le cadre de l’initiative antiraciste du CCNDS. Une membre du personnel du CCNDS y va de sa réflexion personnelle et y fait part de son expérience du racisme en tant que femme noire, des liens entre le colonialisme de peuplement et les autres formes de colonialisme et de ses réflexions sur les relations avec l’autochtonicité.

J’ai l’impression que mon engagement envers la justice sociale fait intrinsèquement partie de qui je suis. Je suis née de parents anglophones de la classe moyenne et j’ai grandi à Yaoundé (au Cameroun). Mes deux parents étaient des professionnels et se portaient à leur manière à la défense des questions de justice sociale et économique. Élevée dans la conscience de la guerre des sexes, j’ai appris diverses formes de féminisme de ma mère, une avocate spécialisée dans les droits de la personne, de mes tantes, de ma grand-mère et de mon père.

La racialisation en tant que processus

Depuis que j’ai emménagé au Canada en 2001, j’ai été appelée à me percevoir sous différents angles et, par extension, cela a influencé ma relation avec diverses luttes pour la justice sociale. J’en suis venue à comprendre de manière viscérale que la racialisation est un processus, limité dans le temps et l’espace.

À bien des points de vue, je suis devenue « Noire » au Canada. On me regarde souvent avec étonnement quand je fais cette déclaration. Non, la couleur de ma peau n’a pas changé. Pourtant, elle a fini dans les faits par signifier autre chose que durant ma jeunesse au Cameroun.

Il y a moins d’un mois à Toronto, ma « peau noire » est apparue au grand jour. Bien que ma conscience n’eût pas changé beaucoup, la réaction du monde à mon égard avait changé. Je me souviens avoir un jour appelé un salon de coiffure et demandé si je pouvais passer dans la journée pour faire teindre mes cheveux. On m’avait répondu : « oui, bien sûr, nous vous ferons une place ».

Quand je suis entrée dans le salon quelques minutes plus tard, tout le monde a cessé de parler. J’ai vu l’hébétude et la confusion passer sur les visages des coiffeuses. Puis, une jeune femme blanche est venue m’accueillir. Elle cherchait ses mots. Elle m’a demandé si j’avais besoin d’aide, puis m’a dit, en s’excusant, que personne du salon ne s’occupait de ce « type de cheveux ».

Microharcèlement et racisme systémique

On appelle microharcèlement ce genre d’expérience et bien d’autres expériences en apparence inoffensives. Le microharcèlement se définit comme étant ces signaux lancés fréquemment et quotidiennement et qui laissent entendre aux Autochtones et aux autres personnes racisées que nous ne faisons pas pleinement partie du tissu social, culturel, économique et politique du Canada [1]. Il finit par laisser des traces sur le corps et la conscience et contribue à l’usure que produit le racisme [2].

Ces supposés petits gestes ne commencent même pas à capturer l’emprise suffocante du racisme systémique. Au Canada, le racisme systémique observé de nos jours dans les systèmes de santé et autres entraîne de profondes iniquités de santé fondées sur la race, et il a des répercussions négatives sur les déterminants sociaux de la santé.

En vivant au Canada, j’ai appris ce que la froideur de la main raciste laisse comme impression : ce que c’est que d’entrer dans un commerce et de constater que tout le monde devient muet, de comprendre que mon parler en surprenait favorablement plus d’un, d’être l’une des quelques personnes noires ou de couleur à travailler dans le monde professionnel et de voir le racisme prendre beaucoup trop de place dans les schèmes mentaux et affectifs.

Les Noirs et les Autochtones : Qu’ont-ils en commun?

En explorant plus à fond le féminisme noir et l’afroféminisme à partir de mon propre vécu et des travaux d’écrivaines comme bell hooks, Audre Lorde et Ama Ata Aidoo, j’ai acquis le vocabulaire et la capacité nécessaires pour comprendre et démanteler le racisme. À mesure que le fait d’être Noire s’intégrait à mon expérience (de façons positives et négatives à la fois), je transformais ma façon d’aborder ma relation avec les peuples autochtones. Je pense souvent aux points en commun dans ce que nous avons vécu par rapport à la colonisation.

La colonisation des Amériques et de l’Afrique se voulait une entreprise délibérée d’exploiter et d’anéantir des peuples, des territoires et des ressources. Elle a entraîné des conséquences désastreuses sur la santé et le mieux-être. En ce qui nous concerne, les peuples noirs et autochtones, certains aspects de notre identité sociale ont été construits malgré nous. Les systèmes racistes et racialisés sont échafaudés de façon à donner un caractère acceptable à la domination et à l’oppression de nos êtres.

Les Noirs et les Autochtones : Qu’est-ce qui les distingue?

Il est clair dans mon esprit que, comme premiers peuples, les peuples autochtones ont des préoccupations, des droits et des aspirations par rapport au Canada qui leur sont propres. Les implications du colonialisme de peuplement ne sont pas du tout les mêmes chez les peuples autochtones et les colons (y compris les personnes de couleur).

J’ai trouvé important d’en apprendre plus sur l’histoire du Canada avant la colonisation, de lire les travaux et les textes d’Autochtones du Canada et d’ailleurs dans le monde, de lire et d’écouter des récits qui traitent non seulement d’oppression, mais aussi de résistance et d’espoir (p. ex., l’organisme Women of All Red Nations, les balados de Media Indigena, les travaux d’écrivaines autochtones), d’écouter de la musique d’artistes autochtones (p. ex., A Tribe Called Red), de regarder des films de cinéastes autochtones (p. ex., Alethea Arnaquq-Baril) et de soutenir les mouvements de décolonisation menés par les Autochtones (p. ex., Idle No More – Jamais plus l’inaction).

Ces explorations m’ont aidée à mieux saisir les points communs (p. ex., l’importance de l’histoire, du lien de parenté et de la famille; l’extinction et la régénérescence des langues et des traditions), les différences ou l’incommensurable (je ne suis pas indigène à l’île de la Grande Tortue; j’existe comme faisant partie d’un État colonisé), les emprunts (de l’un ou de l’autre), les contestations (comment les peuples noirs et les peuples autochtones se lançant des mots racistes qui ne servent ni l’un ni l’autre parce que rien de positif ne pourrait jamais en sortir; en quoi les personnes noires sont complices du colonialisme de peuplement) et le sacré (la vie et l’amour).

Dans le contexte de ma vie professionnelle, je cherche constamment à savoir si mes activités d’équité en santé sont à l’écoute et tiennent compte des perspectives croisées des Autochtones et des personnes racisées. Par exemple, à l’été 2017, le CCNDS a produit le document Le racisme et l’équité en santé : Parlons-en [3], dont le contenu reflétait les travaux de chercheurs autochtones et racisés.

En rédigeant mon blogue, j’ai pris la décision explicite de traiter du racisme envers les Autochtones et les Noirs et d’autres formes de racisme qui sont les piliers de la suprématie blanche et qui entraînent les iniquités de santé fondées sur la race que connaissent les peuples autochtones et racisés. Ce lien conceptuel facilite à la fois la compréhension et l’action. Espérons qu’il offre aussi plus de place pour permettre aux peuples autochtones et noirs de remettre en question les méthodes de collaboration et d’en trouver de meilleures [4].

Au CCNDS, je cherche sans arrêt des façons d’établir de meilleurs partenariats avec les chercheurs, les praticiens et les organismes racisés et autochtones. L’objectif est d’établir des relations fructueuses et positives pour toutes les parties concernées. En tant qu’organisme, cela nous aidera à produire et à communiquer des connaissances qui reflètent mieux les collectivités aux prises avec les iniquités de santé fondées sur la race.

La colonisation : non équivoque

Beaucoup de questions demeurent sans réponse. Comme me l’ont rappelé Tuck et Yang : « La décolonisation n’est pas une métaphore  » [traduction libre] et il n’y a aucune équivoque dans l’expérience de la colonisation. Je suis native d’un pays colonisé encore sous l’emprise de mesures néocoloniales, alors comment puis-je travailler à la décolonisation que Tuck et Yang définissent comme étant le retour au territoire et à la vie autochtone [5]?

Quelles revendications ai-je par rapport au Canada qui sont incompatibles avec les besoins et la souveraineté autochtones? En quoi ma relation à l’autochtonicité changera-t-elle si j’harmonise mon travail aux pratiques antiracistes décolonisatrices?

Voilà quelques-unes des questions que j’espère explorer lorsque le CCNDS et d’autres partenaires convoqueront les praticiens et les chercheurs racisés et autochtones de la santé publique en mars 2019 à Toronto (caucus autochtone et racisé de la santé publique en Ontario) pour discuter des possibilités d’évoluer et de se soutenir mutuellement dans le contexte des activités favorisant l’équité dans le domaine de la santé publique. N’hésitez pas à m’envoyer une demande de renseignements par courriel si vous voulez vous engager.

 

Références bibliographique

[1] Sue, D.W., C.M. Capodilupo, G.C. Torino, J.M. Bucceri, A.M.B. Holder, K.L. Nadal, et M. Esquilin. (2007). Racial microaggressions in everyday life. Implications for Clinical Practice. American Psychology. Vol. 62, no 4, p. 271 à 286.

[2] Geronimus, A. T., M. Hicken, D. Keene, et J. Bound. (2006). “Weathering” and Age Patterns of Allostatic Load Scores Among Blacks and Whites in the United States. American Journal of Public Health. Vol. 96, no 5, p. 826 à 833. Accessible à http://doi.org/10.2105/AJPH.2004.060749

[3] Centre de collaboration nationale des déterminants de la santé. (2017). Le racisme et l’équité en santé : Parlons-en. Antigonish (N.-É.) : Centre de collaboration nationale des déterminants de la santé, Université St. Francis Xavier. Révisé en septembre 2018.

[4] Voir Amadahy, Z., et B. Lawrence. (2009). Indigenous peoples and black people in Canada: settlers or allies? Dans Kempt ,A. (dir.). Breaching the colonial contract: anti-colonialism in the US and Canada. Pays-Bas : Springer Science, Business Media, p. 105 à 136. Pour une discussion sur les relations entre les Autochtones et les Noirs du Canada.

[5] Tuck, E., et W.K. Yang. (2012). Decolonization is not a metaphor. Decolonization: Indigeneity, Education & Society. Vol. 1, no 1, p. 1 à 40.

Balises

Santé autochtone, Racisme - racialisation

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