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La région de Niagara adapte son plan de lutte contre la COVID-19 afin de prioriser les travailleurs agricoles saisonniers

La région de Niagara adapte son plan de lutte contre la COVID-19 afin de prioriser les travailleurs agricoles saisonniers

Septembre 06, 2022

Ce récit rédigé dans le cadre du projet « L’équité en action » est tiré d’un entretien tenu avec Manuela Hermida (inspectrice de la santé publique) et Natacha Peters (infirmière en santé publique) de Santé Niagara et Services médicaux d’urgence de Niagara (Santé Niagara et les SMU de Niagara), et Michelle Johnston (gestionnaire de programme) de la Municipalité régionale de Niagara. La rencontre ayant eu lieu en mars 2022, il importe de la situer dans son contexte d’alors.


La région de Niagara (Ontario) se distingue par sa forte population de travailleurs agricoles saisonniers. Elle accueille en effet chaque année environ 3000 personnes venues de l’étranger pour la saison agricole. Les travailleurs agricoles saisonniers se heurtent souvent à des barrières à l’accès aux soins de santé au Canada, par exemple la langue, la peur, les préjugés et la culture. Lorsque le premier cas de COVID-19 a été signalé dans la population, les équipes de Santé Niagara et des SMU de Niagara savaient qu’il fallait réagir rapidement en mettant en place des mesures adaptées fondées sur la confiance et l’équité.

 

Le premier cas de COVID-19 chez les travailleurs agricoles saisonniers est survenu dans un établissement hospitalier de Hamilton. « Pouvez-vous nous aider avec la gestion des contacts? Il nous faut une personne qui parle l’espagnol. » La personne au bout du fil voulait l’aide de Santé Niagara. Heureusement, des membres de notre personnel maîtrisent l’espagnol et étaient en mesure de répondre à la demande. Cette première communication a marqué pour la santé publique le début d’une intervention centrée sur la collaboration et la souplesse. 

La recherche des contacts liés à ce cas de COVID-19 a mené au signalement d’une éclosion. Les inspecteurs de la santé publique de l’Ontario ont ainsi vu leur rôle s’élargir considérablement. Leur priorité ne touchait plus seulement l’environnement et les lieux d’hébergement, mais aussi la gestion de A jusqu’à Z des éclosions. Une équipe d’inspection de la santé publique est immédiatement passée en mode de planification et s’est adjoint le personnel infirmier en santé publique. Ensemble, et en partenariat avec la municipalité, ils ont mis sur pied un vaste plan d’intervention à l’intention de la population de travailleurs agricoles saisonniers.  

 

Mettre au point un plan de gestion des éclosions adapté et complet   

Notre équipe d’inspection et notre personnel infirmier en santé publique ont conjugué leurs efforts pour commencer à effectuer des inspections et à s’occuper en détail de la gestion des contacts et des cas. Les inspections permettaient de veiller à ce que les installations soient conformes aux mesures de prévention et de contrôle des infections à la COVID-19 en vigueur à ce moment-là. Dans le passé, les inspections visaient à garantir un approvisionnement en eau potable salubre, des conditions de logement adéquates et ainsi de suite. Aujourd’hui, avec la pandémie, elles vont plus loin et visent à garantir que les exploitants agricoles fournissent des produits désinfectants et de l’équipement de protection individuelle et qu’ils effectuent des tests de dépistage de la COVID-19, consignent les résultats et conservent ces renseignements dans leurs dossiers. 

Nous avons vite constaté qu’il fallait aller au-delà de la simple gestion des cas de COVID-19 et des contacts et répondre aux besoins particuliers de la population de travailleurs agricoles saisonniers. Il fallait tenir compte des différences culturelles. Selon les croyances culturelles de bon nombre des travailleurs étrangers temporaires, vous êtes malades seulement si vous devez absolument vous rendre à l’hôpital, pas si votre nez coule ou si vous avez de la toux. Les symptômes de la COVID-19 et l’isolement obligatoire qui s’ensuit représentent pour cette population une perte financière susceptible d’aller jusqu’à la perte d’emploi immédiate ou potentielle. Les travailleurs saisonniers craignaient que leur employeur ne les réembauche pas l’année suivante s’ils étaient incapables d’effectuer leur quart de travail. Ils ne signalaient donc pas leurs symptômes. 

Il y avait aussi les barrières liées au niveau de littératie et à la technologie. Le wifi ou l’accès à un ordinateur ne sont pas monnaie courante dans les exploitations agricoles. Les travailleurs saisonniers n’étaient donc pas en mesure de fournir eux-mêmes les renseignements nécessaires pour le dépistage. En général, nous ne disposions pas non plus de toutes leurs coordonnées. 

Les équipes de Santé Niagara et des SMU de Niagara se sont vite rendu compte qu’il fallait faire preuve de plus de souplesse et s’adapter encore mieux qu’avant afin de trouver la meilleure façon de fonctionner. Nous avons commencé à demander à des infirmières de nous accompagner sur le terrain en portant l’équipement de protection individuelle complet afin de travailler en équipe et de recueillir les renseignements requis par le ministère de la Santé concernant les travailleurs. Nous nous y rendions tous les jours, en gagnant la confiance des travailleurs et en étant à l’écoute de leurs besoins, de ce qu’il leur manquait et des barrières auxquelles ils se heurtaient, y compris la peur ou la confusion. Les conversations au sujet de la gestion des cas de COVID-19 se sont transformées en questions du genre : « Qu’est-ce que vous vivez personnellement au quotidien? » De manière générale, nos fonctions se sont accrues pour finir par englober une aide avec les activités de la vie courante, par exemple en assurant les livraisons d’épicerie, le lavage ou l’acheminement d’argent aux familles des travailleurs. Vu que nous étions là tous les jours, nous pouvions aussi réagir rapidement en cas d’urgence – nous avons même appelé le 911 à quelques reprises. Les travailleurs ne savaient pas qu’ils pouvaient le faire. 

Notre approche n’était jamais la même. Nous changions et nous nous adaptions aux besoins immédiats des exploitants aussi bien que des travailleurs agricoles. C’est de cette façon que nous avons réussi à établir une relation de confiance. Avec le temps, nous avons simplifié notre démarche et nous avons recruté du personnel paramédical et d’autres interprètes pour regrouper les activités – consignation des renseignements, coordination des services et tests de dépistage. Tout allait comme sur des roulettes à ce moment-là. 

Le discours dominant vous amènerait à penser que l’appât du gain pousse chaque employeur à presser le citron. Pourtant, l’expérience nous a prouvé le contraire bien des fois. Un bon nombre d’exploitants agricoles nouent des liens étroits avec leurs travailleurs, parfois sur plusieurs générations. Ils se sont révélés d’une aide précieuse durant la crise. Plusieurs se sont exposés au virus pour apporter de la nourriture aux travailleurs ou pour transporter ceux infectés à l’hôpital. Nous devons reconnaître le mérite de ces gens. Notre gestion des éclosions nous a permis de bâtir et de renforcer nos relations avec les exploitants agricoles. Ceux-ci ont entretenu le lien et nous ont appelés pour nous remercier de notre travail. 

 

Contourner les barrières et promouvoir la vaccination chez les populations prioritaires  

Notre travail a évolué au fil du temps. Nous avons commencé à organiser des cliniques de vaccination pour les travailleurs agricoles saisonniers. Malgré le grand nombre de ces travailleurs dans la région de Niagara, les soins de santé se révèlent assez fragmentés en raison de processus longs et complexes, ne serait-ce qu’en termes de savoir si la personne a le droit de s’en prévaloir et y est admissible, d’obtenir une carte Santé et ainsi de suite. Les travailleurs agricoles étrangers arrivaient dans la région de Niagara avec leurs propres connaissances et croyances au sujet de la pandémie et une certaine réticence à se faire vacciner. Ces gens vivent et travaillent ensemble dans un milieu isolé et leur vie sociale a lieu entre eux. Nous avons constaté que l’effet de telles conditions de vie donne lieu à une « pensée de groupe ». Ainsi, une minorité de voix dominantes dans le groupe peut avoir un pouvoir considérable sur les perceptions du reste du groupe au sujet de la vaccination. Nous avons dû résoudre la question et faire tomber les réticences à recevoir le vaccin.  

Dans un monde idéal, pour accroître le taux de vaccination, nous formerions des équipes mobiles chargées d’aller vacciner les travailleurs directement à la ferme. Il existe cependant 489 lieux d’hébergement collectif et au-delà de 200 exploitations agricoles dans la région de Niagara – ce n’était donc pas réaliste du point de vue logistique. Nous devions trouver une autre solution. 

Nous avons obtenu l’autorisation de la haute direction de Santé Niagara, de la municipalité et des établissements hospitaliers d’innover et de prendre le risque d’élargir l’accès au vaccin en sachant que c’était la bonne chose. Cela nous a permis de mettre en place des cliniques de vaccination de masse en réservant l’accès en priorité aux seuls travailleurs agricoles saisonniers et autres membres du personnel de la ferme. L’initiative exigeait beaucoup de coordination. Devant l’évolution constante des consignes émises par le gouvernement provincial, nous devions répondre rapidement aux questions du genre : Comment déterminer les populations prioritaires? Comment déterminer les journées à consacrer à la vaccination dans ce secteur de façon que les travailleurs se sentent physiquement et culturellement en sécurité? Comment communiquer et faire en sorte que le message se rende jusqu’à la ferme? Nous avons pu tirer parti de la capacité dans la région de Niagara et au sein de Santé Niagara et nous adjoindre des personnes parlant l’espagnol, y compris des médecins, des spécialistes, des ambulanciers paramédicaux, des interprètes et même des personnes qui ne travaillent pas dans le secteur de la santé. Nous avons redéployé toutes ces personnes qui ont contribué à apporter toute l’aide voulue aux travailleurs directement à la ferme.  

Les organismes sociaux et communautaires qui fournissent des services à ce groupe de population nous ont prêté main-forte en distribuant des feuillets d’information sur la vaccination en anglais et en espagnol. Nous voulions faire savoir que les travailleurs avaient le droit de simplement poser des questions et de partir, en décidant de ne pas se faire vacciner en fin de compte. Notre objectif consistait essentiellement à transmettre le plus de renseignements factuels possible aux travailleurs agricoles saisonniers afin de lutter contre la désinformation et de démêler le vrai du faux. Par exemple, des travailleurs avaient l’impression qu’il fallait payer pour se faire vacciner et d’autres hésitaient à accepter certains types de vaccins. À l’interne, nous devions continuellement décortiquer les nouvelles consignes et mesures émises à une vitesse grand V, puis adapter l’information de manière culturellement appropriée avant de la communiquer. 

 

Bâtir les relations essentielles à la réussite de l’intervention 

En nous rendant quotidiennement à la ferme, nous avons pu avoir une communication franche et bâtir une relation de confiance avec les exploitants agricoles aussi bien qu’avec les travailleurs. Ces liens nous ont permis de connaître, de contourner et de surmonter les barrières auxquelles se heurtait cette population au début de la pandémie. Par exemple, il nous était impossible au départ de communiquer de manière efficace avec les travailleurs agricoles saisonniers. Nous sommes toutefois parvenus à mériter leur confiance et à avoir accès à leurs groupes WhatsApp. Nous avons ainsi été capables de leur transmettre des messages importants plus facilement par la suite. En y réfléchissant bien, nous pourrions dire que le fait de nous déplacer à la ferme nous donnait l’impression de réussir à faire bouger les choses. 

Notre présence dans la communauté a également éclairé notre démarche. Nous devions nous déplacer sur le terrain pour arriver à bien comprendre ce groupe différent des autres et à connaître ses besoins. Nous avions le soutien de la municipalité, du personnel infirmier et paramédical et d’organismes communautaires pour répondre à ces besoins. Le Centre de santé communautaire Quest s’est révélé d’une aide précieuse, et les églises de la région ont également prêté main-forte en livrant de la nourriture et en apportant un soutien religieux, un aspect important pour un grand nombre de travailleurs, semblait-il. Coordonné par Santé Niagara, les SMU de Niagara et Quest, le groupe Migrant Agricultural Worker Stakeholder s’est occupé de réunir toutes les formes d’aide communautaire afin de coordonner les efforts tout au long de la pandémie. Pratiquement personne d’entre nous n’avait fait partie d’une équipe aussi diversifiée par le passé, c’est-à-dire formée de personnes de divers horizons se solidarisant dans la création d’une approche holistique.  

 

Assurer les ressources et la souplesse nécessaires pour maintenir les interventions axées sur l’équité  

Notre démarche nous a certainement montré qu’il faut davantage de ressources financières pour faciliter l’accès des travailleurs agricoles saisonniers aux soins de santé primaires. Pour l’instant, les fonds sont loin de suffire à la prestation de soins de qualité aux 3000 travailleurs étrangers temporaires ayant un permis de travail en bonne et due forme. Nous savons et reconnaissons que nous ne pouvons pas « imposer » notre sortie de la pandémie. Il faut des investissements proportionnels dans le budget pour soutenir les soins de santé primaires dispensés aux travailleurs. 

La communication d’un ordre de gouvernement à l’autre entre aussi en ligne de compte. Bien que certaines politiques soient logiques sur papier, elles ne font pas toujours sens en pratique. À la ferme, nous ne pouvions pas remplir les formulaires électroniques du Ministère. Rien à faire. Il faut de la collaboration et voir à ce que les politiques émanant des autres ordres de gouvernement puissent s’appliquer et répondre aux besoins à l’échelle locale. 

Santé Niagara a été le premier bureau de santé publique de la province à offrir des cliniques de vaccination aux travailleurs agricoles saisonniers à une aussi grande échelle. Cela montre que nous sommes capables de travailler avec d’autres types d’organismes et d’y arriver rapidement lorsque nécessaire – rien n’est impossible.

 

Lessons Learned: 

Les interventions axées sur l’équité qui donnent de bons résultats sont celles qui sont souples et adaptées aux besoins d’une population. Si le processus ou les exigences sont trop rigides ou établis sans une compréhension du contexte local, ils peuvent se révéler inexécutables sur le terrain.  
C’est la présence dans la communauté qui permet de tisser des liens. En étant sur place à la ferme, les professionnels de la santé publique étaient en mesure de connaître et d’aider à remplir les besoins des exploitants et des travailleurs agricoles, ce qui a aidé à bâtir des relations de confiance et à orienter les efforts d’intervention. 
Pour favoriser l’équité en santé, les interventions nécessitent une approche adaptée à l’ensemble de la population, ce qui exige des partenaires engagés à fond dans les divers ordres de gouvernement (p. ex., municipal, provincial et fédéral), dans les secteurs de la santé et des services sociaux (p. ex., organismes de santé, services sociaux) et dans la communauté (p. ex., organismes communautaires, exploitants agricoles et travailleurs agricoles) et des efforts coordonnés pour atteindre les objectifs communs. 
La collaboration interdisciplinaire (p. ex., entre le personnel des services publics municipaux et le personnel du bureau de santé publique de diverses directions ou équipes) permet de combiner des compétences variées et d’améliorer ainsi les services et d’apprendre entre collègues.

 


Contexte :

Niagara Region Public Health & Emergency Services : Santé Niagara et les Services médicaux d’urgence de Niagara ont pour mission de fournir des programmes et des services de santé publique et de répondre aux besoins changeants des collectivités de la région en matière de santé publique. Ils réalisent leur mission par l’entremise de leurs programmes de protection de la santé, de prévention des maladies, de promotion de la santé et de prévention des blessures.  

La Municipalité régionale de Niagara  : La Municipalité régionale de Niagara en est une de palier supérieur. Elle dessert Fort Erie, Grimsby, Lincoln, Niagara-on-the-Lake, Niagara Falls, Pelham, Port Colborne, St. Catharines, Thorold, Wainfleet, Welland et West Lincoln. 

Le Quest Community Health Centre est un organisme de bienfaisance voué aux soins de santé primaires, à la promotion de la santé et au renforcement de la capacité communautaire à l’intention des populations de St. Catharines et de la région de Niagara. Il s’agit du seul centre de santé communautaire de la région subventionné pour fournir des services aux travailleurs agricoles saisonniers. 


Pour en savoir plus au sujet de la démarche décrite dans le présent récit, adressez-vous au Centre de collaboration nationale des déterminants de la santé au [email protected]

Avez-vous une idée de récit pour l’initiative L’équité en action? Avez-vous entendu parler d’autres initiatives visant à promouvoir l’équité en santé dans le cadre de la lutte pour mettre fin à la pandémie de COVID-19 au Canada? Devrions-nous en parler? Portez-les à notre attention! 

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