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Dilemmes éthiques du personnel infirmier en santé communautaire dans le contexte de la pandémie de COVID-19

Dilemmes éthiques du personnel infirmier en santé communautaire dans le contexte de la pandémie de COVID-19

- 2 septembre 2020

Le présent billet de blogue rédigé par Ruth Schofield, Michelle Johnson et Shona Lalonde est le deuxième de deux textes traitant du travail des infirmières et infirmiers en santé communautaire en réponse à la pandémie de COVID-19. Les deux billets de blogue reflètent la voix du personnel infirmer en santé communautaire du Canada, et font état des expériences vécues, des difficultés affrontées et des dilemmes éthiques vécus.


 

En mars 2020, une équipe d’Infirmières et Infirmiers en santé communautaire du Canada a transmis par courriel un sondage aux membres afin de connaître les réalités vécues dans le contexte de la pandémie de COVID-19 par le personnel infirmier des services de santé et des services de santé publique travaillant à domicile dans bon nombre de provinces et de territoires.

Les quatre questions posées étaient les suivantes :

  1. Quelle est votre expérience vécue de la lutte contre la pandémie de COVID-19?
  2. Quelles difficultés avez-vous rencontrées?
  3. Pourriez-vous donner des exemples d’exploits?
  4. Quels dilemmes éthiques avez-vous dû affronter?

Le premier billet de blogue de la série de deux visait essentiellement à faire le compte rendu des réponses aux trois premières questions.

Dans ce deuxième billet de blogue, nous analyserons les réponses à la question au sujet des dilemmes éthiques vécus par le personnel infirmer en santé communautaire dans le contexte de la pandémie de COVID-19. Nous utilisons ces réponses pour décortiquer l’édition de 2017 du Code de déontologie des infirmières et infirmiers autorisés[1], y compris en ce qui concerne le document de l’IISCC intitulé Modèle et Normes de pratique des soins infirmiers en santé communautaire au Canada et révisé en 2019[2]. Nous présentons aussi un cas hypothétique auquel nous appliquons un modèle du Code de déontologie de l’AIIC.

Détresse morale

Dans leurs réponses au sondage, les infirmières et infirmiers en santé communautaire soulignent les dilemmes éthiques qu’ils ont eu à résoudre devant les priorités à donner en matière de services et de programmes de santé. Pensons par exemple à l’épineux problème de gestion de l’équipement de protection individuelle (EPI).

La question était de savoir s’il fallait protéger le personnel ou bien la clientèle. Le dilemme concernait même la distribution des fournitures et du matériel aux communautés autochtones. En outre, le personnel infirmier en santé communautaire devait à la fois assurer le soutien des familles dont les proches se trouvaient en soins de fin de vie ou de longue durée tout en interdisant les visites.

Les personnes ayant répondu au sondage font également état de la détresse morale qu’elles ont vécue en travaillant auprès des patients et des familles présentant un risque plus élevé de contracter la COVID-19. Pensons par exemple aux personnes souffrant de santé mentale ou en situation d’itinérance, de pauvreté, d’insécurité alimentaire et d’accès limité aux services sociaux et de santé.

Éthique et prise de décisions

Les dilemmes et les problèmes éthiques se vivent au quotidien dans le domaine des soins infirmiers en santé communautaire. La pandémie de COVID-19 a cependant fait en sorte de les décupler. Comment le personnel infirmier en santé communautaire peut-il résoudre ces dilemmes et concilier leurs pratiques avec un cadre éthique? Le Code de déontologie des infirmières et infirmiers autorisés[1]. de l’AIIC peut se révéler utile à cet effet.

Le Code de déontologie de l’AIIC se divise en deux parties :

  1. Valeurs infirmières et responsabilités déontologiques
  2. Efforts éthiques liés aux grandes questions sociales

Les sept valeurs infirmières et responsabilités déontologiques sont :

  • fournir des soins sécuritaires et éthiques, avec compétence et compassion;
  • promouvoir la santé et le bien-être;
  • promouvoir et respecter la prise de décisions éclairées;
  • honorer la dignité;
  • respecter la vie privée et protéger la confidentialité;
  • promouvoir la justice;
  • accepter l’obligation de rendre compte [1].

Dans son document connexe intitulé Modèle et Normes de pratique des soins infirmiers en santé communautaire au Canada et révisé en 2019[2], l’IISCC énonce que, pour toute question d’éthique, le personnel infirmier en santé communautaire est censé s’appuyer sur le Code de déontologie des infirmières et infirmiers autorisés de l’AIIC.

 

Le Code de déontologie des infirmières et infirmiers autorisés de l’AIIC et le Modèle de pratique professionnelle des soins infirmiers en santé communautaire au Canada de l’IISCC


Code de déontologie des infirmières et infirmiers autorisés

Le schéma ci-dessous[1(p.3)] montre les deux parties du Code de déontologie de l’AIIC.

Normes de pratique des soins infirmiers en santé communautaire2

Le modèle de l’IISCC tourne autour des huit normes suivantes :

  • Promotion de la santé
  • Prévention de la maladie et protection de la santé
  • Maintien de la santé, rétablissement et soins palliatifs
  • Relations professionnelles
  • Renforcement des capacités
  • Équité en matière de santé
  • Pratique fondée sur les données probantes
  • Responsabilité et obligations professionnelles

 

Le modèle éthique d’Oberle et de Raffin Bouchal concernant la prise de décisions éthiques[3] fait partie intégrante du Code de déontologie de l’AIIC. Le processus de décision éthique est expliqué en détail dans le document. Les étapes en sont les suivantes :

  • Évaluer l’éthique de la situation, des relations, des buts, des croyances et des valeurs
  • Réfléchir à l’action éthique possible et faire le point : reconnaître les choix offerts et l’importance de ces choix
  • Opter pour une conduite éthique : maximiser les bienfaits
  • Adopter un comportement éthique
  • Faire état de cette mesure éthique et l’analyser [3]

Nous présentons le cas hypothétique suivant afin de montrer le fonctionnement du modèle.

Étude d’un cas hypothétique

Davis Caron est un infirmier en santé communautaire qui travaille en milieu rural. Il dirige une équipe multidisciplinaire chargée de procéder à des tests de dépistage de la COVID-19 dans la ville et la communauté autochtone à proximité.

En amorçant l’élaboration de leur plan d’action, l’équipe se rend vite compte qu’elle ne dispose pas suffisamment de matériel médical pour mener des tests dans les deux populations. Il est impossible d’obtenir d’autres trousses de diagnostic avant la semaine prochaine. Davis a du mal à décider de l’orientation à prendre parce qu’il importe de mener des tests aux deux endroits et que des personnes des deux populations présentent des symptômes de la maladie. Les dirigeants des deux collectivités demandent qu’une clinique de dépistage soit installée chez eux. Davis consulte le Code de déontologie de l’AIIC. Il décide de s’appuyer sur le modèle d’Oberle et Raffin Bouchal pour l’aider et aider son équipe à trouver une solution au dilemme éthique.


1. Évaluer le caractère éthique de la situation, des relations, des buts, des croyances et des valeurs

Devant la situation, l’équipe énumère les relations importantes, telles que celles avec les dirigeants de la collectivité, les populations et les têtes dirigeantes des services de santé publique. Davis sait que l’objectif du dépistage consiste à évaluer le nombre de personnes infectées afin de connaître l’ampleur de la transmission communautaire et l’identité des personnes qui doivent se placer en isolement ou en quarantaine afin de ralentir la propagation du virus.

Davis et son équipe déterminent que la protection des personnes les plus à risque de développer des complications graves constitue un objectif clé de la campagne de dépistage.

En passant en revue le Code de déontologie de l’AIIC, Davis constate que les valeurs suivantes se révèlent particulièrement pertinentes dans la situation : fournir des soins sécuritaires et éthiques, avec compétence et passion; promouvoir la justice; accepter l’obligation de rendre compte2.


2. Réfléchir à l’action éthique possible et faire le point : reconnaître les choix offerts et l’importance de ces choix

L’infirmier en santé communautaire sait que les deux populations s’attendent à ce qu’on leur accorde la priorité pour le dépistage. Il sait toutefois que ce sont les personnes de la communauté autochtone qui sont les plus à risque et qui vivent le plus grand nombre d’iniquités de santé. Bref, les Autochtones sont certainement ceux qui bénéficieraient le plus des tests de dépistage et des mesures prises à la lumière des résultats.

Davis reconnaît que l’impossibilité d’offrir le test de dépistage à chaque membre de la population de la ville provoquera chez lui et chez les membres de son équipe une détresse morale.


3. Opter pour une conduite éthique : maximiser les bienfaits

Pour décider des mesures éthiques à prendre, Davis et son équipe se posent plusieurs questions :

À notre avis, quel serait le meilleur moyen d’action?
Comment pourrions-nous apporter du soutien aux deux collectivités?
Possédons-nous l’information et les connaissances requises pour prendre une décision éclairée?

Davis et son équipe décident de commencer par soumettre à un test de diagnostic les personnes de la communauté autochtone qui présentent des symptômes de COVID-19, ainsi que les personnes de la ville qui présentent des symptômes et qui courent en plus un plus grand risque de développer des complications graves en raison de leur état de santé.


4. Adopter un comportement éthique

En travaillant à son plan d’action, Davis réfléchit aux grandes questions suivantes :

  • Est-ce que j’agis tel un infirmier prudent et raisonnable?
  • Est-ce que j’agis avec soin et compassion?
  • Est-ce que le plan d’action satisfait aux attentes professionnelles et organisationnelles?


5. Faire état de cette mesure éthique et l’analyser

Après avoir mis en œuvre leur plan, Davis et son équipe ont pris un peu de recul et réfléchi aux importantes considérations éthiques suivantes concernant leur processus décisionnel :

  • Les résultats se sont-ils révélés acceptables?
  • Les personnes concernées se sont-elles senties respectées et valorisées?
  • Avons-nous réussi à minimiser les dommages et à maximiser les bienfaits?
  • Qu’est-ce qui a bien fonctionné? Sur quels aspects aurions-nous pu faire mieux? Que pourrions-nous faire de mieux à l’avenir?


Conclusion

Les infirmières et infirmiers en santé communautaire comme Davis Caron jouent et continueront de jouer un rôle de premier plan dans la lutte contre la pandémie de COVID-19 et le rétablissement des personnes infectées. Ils sont bien placés pour intervenir auprès des populations, des familles, des individus, que ce soit à domicile ou ailleurs. Les populations et les communautés avec qui ils travaillent leur font confiance. Leur capacité et leur habilité à communiquer et aussi à collaborer avec des partenaires d’autres milieux et avec l’ensemble de la collectivité se révèlent des atouts considérables lors de situations d’urgence. En outre, leurs voix parlent d’un contexte complexe et en perpétuel changement, d’adversité et d’innovation formidable entremêlés de détresse morale.

Ressources additionelles

Population vulnérable

Gouvernement du Canada. (9 avril 2020). Maladie à coronavirus (COVID-19) : Les populations vulnérables et la COVID-19 [Internet]. Ottawa (ON) : gouvernement du Canada [cité le 6 mais 2020]. [2 pages]. Récupéré de https://www.canada.ca/content/dam/phac-aspc/documents/services/publications/diseases-conditions/coronavirus/covid-19-vulnerable-populations/update-covid-19-vulnerable-populations-fra.pdf

Normes

Infirmières et Infirmiers en santé communautaire du Canada. (2019). Modèle et normes de pratique professionnelle des soins infirmiers en santé communautaire au Canada [Internet]. Toronto (ON) : IISCC [cité le 6 mai 2020]. 59 p. Récupéré de https://www.chnc.ca/en/standards-of-practice

 

Au sujet des auteures

Ruth Schofield, inf. aut., M. Sc.(T), est professeure adjointe en clinique à l’Université McMaster, à Hamilton (Ontario). Elle est aussi une ancienne présidente d’Infirmières et infirmiers en santé communautaire du Canada.

Michelle Johnson, inf. aut., B. Sc. inf., M. Sc. (maladies infectieuses), travaille comme infirmière en santé publique à la Direction de la santé publique de Santé, Aînés et Vie active Manitoba, à Winnipeg (Manitoba).

Shona LaLonde, inf. aut., M. Sc. inf., occupe le poste d’infirmière monitrice au Collège Camosun, à Victoria (Colombie-Britannique).

 

Références bibliographiques

[1] Association des infirmières et infirmiers autorisés du Canada. (2017). Code de déontologie des infirmières et infirmiers autorisés [Internet]. Ottawa (ON) : AIIC [cité le 6 mai 2020]. 54  p. Récupéré de https://www.cna-aiic.ca/-/media/cna/page-content/pdf-fr/code-de-deontologie-edition-2017-secure-interactive.pdf?la=fr&hash=F779A3F2FC5B6E2544E3FF61057ED944C5949A08

[2] Infirmières et Infirmiers en santé communautaire du Canada. (2019). Modèle et normes de pratique des soins infirmiers en santé communautaire au Canada [Internet]. Toronto (ON) : IISCC [cité le 6 mai 2020]. 59 p. Récupéré de https://www.chnc.ca/fr/normes-de-pratique

[3] Oberle, K., et S. Raffin Bouchal. (2009). Ethics in Canadian nursing practice: navigating the Journey 1st ed. Toronto (ON) : Pearson Education Canada. (en anglais)

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